De la cité episcopale à la ville indépendante

Il s’en faut de peu que Strasbourg ne soit définitivement rayée de la carte, au Vème siècle après JC, lorsque la légion romaine décide de plier bagages.
La capitale régionale (depuis le 2ème siècle) doit faire face aux assauts répétés des Huns.
Ruines fumantes, Argentoratum ne compte plus que quelques centaines d’habitants, qui tentent péniblement de survivre à l’abri de l’enceinte de l’ancien camps romain.

Avec l’arrivée de Clovis et sa victoire à Zulpich en 496, Argentoratum repasse au premier plan. Rare ville de la région à posséder, depuis le IVème siècle, un évêque, elle bénéficie de la récente conversion du chef Franc, au christianisme. Bien qu’ébranlée par les assauts des barbares, la ville jouit d’un excellent système de voiries directement hérité de l’époque romaine. Une rapide restauration permet de redresser les murailles de l’ancien camps.

Avec le début du Moyen-Âge, le rôle politique et religieux de Strasbourg s’accroît sensiblement.
Sur ordre du roi, l’évêque de Strasbourg se voit conférer de nouveaux pouvoirs. En l’absence de représentant permanent du roi, l’évêque récupère le bénéfice du sol strasbourgeois (en d’autre terme, la ville lui appartient !).

L’ancien rempart de pierre du camps romain sert de limite à la ville.
Au VIème siècle une première cathédrale voit le jour, construite à l’intersection des routes romaines Ouest (conduisant à Brumath) et Sud (conduisant à Saverne). La population est encore réduite, si bien que de grands espaces restent totalement inhabités à l’intérieur de la ceinture fortifiée. C’est notamment le cas de la partie Nord-Est de la ville, dans laquelle le Duc Adalbert décide d’installer l’abbaye des dames de Saint-Etienne. Il juge que l'endroit est un « lieu propice à la solitude ».

Avec l’arrivée des Carolingiens (dont les plus éminents représentants sont Pépin le Bref et Charlemagne), l’importance des évêques s’accroît encore. De religieux et spirituel, leur pouvoir devient économique puis finalement politique. Les Othoniens (Othon le Grand) continuent cette politique de décentralisation. Dorénavant, l’évêque de Strasbourg possède tous les pouvoirs de justice sur sa ville (et ses faubourg). Il est chargé de lever l’impôt, et de gérer le développements de la cité. Privilège suprême, une totale immunité lui est accordée sur l’ensemble de ses domaines (en d’autre terme, tout lui appartient, il peut tout faire et n’a de compte à rendre à personne).

Contre toute attente, cette politique permet de redonner un nouveau souffle à la ville. Pour l’évêque, plus la ville s’enrichit, plus les impôts augmentent. La complexité de la gestion des affaires publiques l'oblige à s’entourer d’un collège de conseillers spéciaux chargés d’organiser le bon fonctionnement de la cité. Des commerçants sont employés par la ville dans le seul but de vendre les productions agricoles et artisanales de la capitale rhénane. Pour pouvoir prétendre au titre d ‘évêque, ce dernier doit être, impérativement, issu de la noblesse locale. Hommes de goûts, les évêques aiment s’entourer d’artisans et d’artistes particuliers. En contrepartie des services rendus à son « éminence », ces « nouveaux entrepreneurs » acquièrent le droit à l’indépendance commerciale et sociale. Pour la première fois depuis l’époque du camps romain, des artisans et des commerçants se voient autorisés à produire et à vendre pour leur propre compte. Cette émancipation économique marque l’apparition d’une classe bourgeoise qui, ne pouvant s’installer directement dans la ceinture fortifiée de l’ancien camps romain (devenue la citée épiscopale), développe son activité aux abords directs des remparts (emplacement actuel des grandes arcades et du vieux-marché-aux-poissons).

Avec la fin des grandes invasions et l’évolution des techniques agricoles, Strasbourg connaît une activité croissante. La production de surplus alimentaires, à une époque ou famines et épidémies sont monnaies courantes, attire un nombre croissant d’ouvriers ruraux et de commerçants étrangers. La réouverture concomitante des grandes voies de communication terrestres, augmente encore cette tendance.
Strasbourg voit sa population doubler.
Au premier noyau urbain, délimité par les murailles de l’ancien camps romain, fief de l’évêque, et communément appelé l’Altstadt, vient se greffer une ville nouvelle : la Neustadt. Entre 734 et 778 la première cathédrale de Strasbourg est remplacée par une nouvelle église. Moins de trente années s’écoulent avant que cette construction ne laisse à son tour la place à une autre cathédrale (1015). Cette fébrilité architecturale religieuse ne se limite pas à la seule Altstadt. Sous l’effet de l’arrivée massive de nouveaux habitants, le nombre des paroisses augmente brutalement. Cet accroissement soudain est marqué par la multiplication des édifices religieux, tout autour de la ceinture fortifiée entourant l’Altstadt. Tel le noyau des atome, ces édifices se retrouvent rapidement entourés d'un nuage d’habitations.

Ce développement « nucléaire » des premiers quartiers de Strasbourg, s’opère dans une complète anarchie urbaine.
A partir du 11 ème siècle, les autorités parviennent à juguler le phénomène. Pour faire face aux risques d’invasion, une nouvelle muraille vient enserrer la ville. La nouvelle surface ainsi protégée passe de 19 hectares (surface de l’ancien castrum) à 35 hectares. Les constructions extérieurs, considérées comme pouvant servir d’abris aux troupes ennemis, sont interdites.
Mais l’afflux de ruraux ne cesse d’augmenter. A l’image d’un gaz chauffé en enceinte confinée, la pression démographique atteint des valeurs inquiétantes. Un second élargissement est décidé. Pendant près de 50 ans (1200 à 1250) des cohortes d’ouvriers se succèdent dans l’un des plus gigantesques chantier de l’histoire de la ville. Lorsque les travaux prennent fin, Strasbourg est l’une des places fortifiées les plus impressionnantes d’Europe.

Durant ces 50 années de labeur, les ouvriers ne se contentent pas de bâtir, ils creusent aussi ! C’est à l’occasion de ce deuxième agrandissement qu’est percé le canal du faux rempart. Déviant une partie des eaux provenant du bras Nord de l’Ill, il permet de renforcer le système défensif au Nord et au Nord-Est de la ville. Dans le même temps, le Sud-Ouest est protégé des tentatives d’agressions fluviales par la construction des ponts couverts. En 1262, l’évêque de Strasbourg est destitué de ses pouvoirs. Il s’ensuit une très longue période d’instabilité qui, pendant près d’un siècle, marque le ralentissement de l’agrandissement de la ville. Qui voudrait s’installer dans une ville secouée d’incessantes crises sociales et politiques ?

Vers 1360 les choses se calment. En Europe, la guerre de cent ans marque une pause avec la paix dite de Brétigny, cosignée par les rois de France et d’Angleterre. Momentanément démobilisés, des groupes de soldats se constituent en bandes organisées, pillant et détruisant tout sur leur passage. Leurs pas les conduisant vers l’Alsace et la Bourgogne, les nouvelles autorités strasbourgeoises décident de renforcer les fortifications à Ouest et Nord-Ouest de la ville. Les simples remblais de terre, montés dans la précipitation laisse la place, une fois le danger écarté, à une nouvelle ceinture de murailles en pierre. Les travaux s’étalent de 1370 à 1390.

Le dernier agrandissement (1404 – 1444) intervient dans la partie Sud de la citée. Ville d’eau Strasbourg est directement reliée au Rhin par différents bras situés dans la partie Sud. Avec l’accroissement de l’activité commerciale fluviale, Strasbourg se dote d’une véritable  « armée » de bateliers, mariniers et autres fabricants de bateaux. Cherchant la proximité de l’eau, ces différents corps de métiers élisent domicile dans « l’aquatique » quartier de la Krutenau qu’ils fondent vers 1230. Conscient de l’importance stratégique de cette voie d’accès au Rhin, le magistrat verrouille la place à grand renfort de tours et de tourelles.

A suivre...