Une grossesse indésirable
"Du ridicule, ni les titres ni les diplômes
ne protègent". Voici une parole qui, en ce jour de 1728, fut probablement
longuement méditée par l'ensemble du microcosme médical
strasbourgeois. Il s'en fallut d'ailleurs de peu pour, que de grotesque, l'histoire
ne se transforma en un véritable scandale publique. Grâce à
l'intervention rapide des magistrats la rumeur parvint, heureusement, à
être circonscrite à l'enceinte des Hospices Civils.
Tout avait commencé en 1688. Cette année là, une certaine
Anne-Marie Salomé venait de souffler ses 24 bougies, quand elle se rendit
compte qu'elle était enceinte. Le père, un soldat du régiment,
s'était éclipsé sitôt son "chargeur vidé".
A cette époque, le sort des filles-mères était peu enviable.
Rejetées par leur famille et par la société, elles étaient
la cible des critiques les plus acerbes et des injures les plus odieuses.
Anne-Marie parti donc discrètement accoucher
à la campagne. De retour en ville, elle décida de se venger des
offenses que lui avait fait subir son entourage. Elle prit un ballot de linge,
le roula en boule et le coinça sous ses habits. Son accouchement ayant
eut dans le plus grand secret, personne ne remarqua le subterfuge.
Pendant deux ans, Anne-Marie, promena son énorme ventre de parturiente,
aux quatre coins de la ville. D'abord sifflée et raillée par les
autres femmes, elle finit par s'attirer leur compassion. Il faut dire que cette
situation commençait à devenir très pénible pour
la "pauvre" Marie. Son ventre la lançait en permanence et les
douleurs se faisaient, chaque jours, plus intenses.
Un beau jour, l'histoire parvint aux oreilles des plus
hautes instances médicales de la ville. Séance tenante, ces éminents
messieurs firent venir la "curiosité". Honneur et renommée
était assurés ! Avec un tel cas pathologique, la faculté
de médecine de Strasbourg (et, avec elle, ses plus fidèles serviteurs)
était assurée de devenir rapidement, l'épicentre de la
médecine européenne.
Sitôt la patiente arrivée, on s'empressa de lui faire subir quelques
examens de routine, en "surface". Mais, quand on l'invita à
se dévêtir, pour "entrer dans le vif du sujet", la jeune
femme refusa de se dénuder, prétextant une nature profondément
pudique.
Qu'à cela ne tienne, si Anne-Marie Salomé ne voulait pas céder
son âme à la science, peut être accepterait elle de lui vendre
son corps ? Contre une généreuse rente à vie, Anne-Marie
légua ses "tissus" à la médecine et vécut
tranquillement pendant de longues années. Dès son départ
pour l'au delà, les organes de dame Salomé deviendraient propriété
des Hospices Civils de la ville.
Cette mascarade dura près de trente années. A sa mort, les médecins
accoururent précipitamment. Le grand jour était enfin arrivé
! On affûta les hachoirs et, avec fébrilité, on se prépara
pour l'autopsie. Quelle ne fut pas la stupeur de l'assemblée, lorsque
l'on dévêtit la défunte. Point de ventre ! Le choc fut à
la hauteur de la supercherie, formidable. Sous les vêtements de la morte,
se trouvait un ballot de linge !
Il s'en fallut de peu pour que l'histoire ne se répande. Déjà
un imprimeur s'apprêtait à publier l'extravagante aventure d'une
petite lavandière qui, pendant plus de trois décennies, s'était
payée la tête de tout le caravansérail médical strasbourgeois.
Une perquisition musclée permit de tuer le scandale dans l'oeuf et de
préserver, ainsi, la réputation de toutes les "grosses légumes"
des Hospices Civils de Strasbourg.