Un français évêque de Strasbourg

A Strasbourg, la désignation de l'évêque était le privilège du grand chapitre de la cathédrale. Cette haute assemblée était organisée en deux chambres, de 12 chanoines chacune.
La première de ces chambre était la chambre capitulaire. C'est elle qui, par vote à la majorité absolue, désignait le nom du nouvel évêque de la Strasbourg.
La seconde chambre, la chambre domiciliaire, servait d'antichambre à l'assemblée capitulaire. Dès qu'un chanoine capitulaire partait "rejoindre" Saint-Pierre, il était immédiatement remplacé par l'un des chanoines domiciliaires.
Avant le 18 ème siècle, les chanoines du grand chapitre de la cathédrales appartenaient tous à la haute noblesse allemande. En ces lieux, la France n'avait donc pas droit de citer et, le grand chapitre élisant l'évêque de la ville, l'évêché de Strasbourg était donc, traditionnellement, réservée aux seuls serviteurs de sa majesté, l'empereur Allemagne.

Devenu roi de France, Louis XIV s'émut de cette situation. L'idée qu'une ville française puisse être placée entre les mains d'un évêque allemand, ne lui plaisait guère. En outre, la charge d'évêque de Strasbourg lui garantissant de (très) substantiels revenus. Notre bon roi trouvait, donc, regrettable que tout ce "bel argent", parte directement dans les poches de l'empereur d'Allemagne et non dans les "royales" siennes. Louis XIV décida de faire de la francisation de l'évêché de Strasbourg, l'un de ses chevaux de bataille.

La seule façon, pour le roi soleil de parvenir à ses fins, était de réussir à convaincre les chanoines de la chambre capitulaire du grand chapitre, de voter pour un candidat français. Malheureusement, depuis 1583, les chanoines des deux chambres ne pouvaient être issus que des rangs de la très haute noblesse allemande. Les alsaciens et, plus encore, les français, n'avaient, c'est le cas de le dire, pas droit au... chapitre.
Louis XIV décida de mettre branle la lourde machine diplomatique française. Il commença par se choisir un "poulain" et son regard se porta, en 1690, sur Armand-Gaston de Rohan-Soubise. A peine âgé de 17 ans, le jeune garçon présentait tous les attributs de noblesse et de respectabilité nécessaires à la charge à laquelle on le prédestinait (il semblerait que quelques signatures, fortuites et bienvenues, auraient permis d'accroître, de manière sensible et quelque peu artificielle, le rang de noblesse du petit Armand. Les mauvaises langues de l'époque se risquèrent même à prétendre que sa mère, courtisane de Louis XIV, n'aurait pas été totalement étrangère à ce dopage" noblistique").

Le prétendant désigné et ses attestations de haute noblesse sous le bras, la diplomatie française, à grand renfort de rentes et d'argent, parvint à "convaincre" le grand chapitre d'accepter qu'un tiers de ses sièges soit désormais réservé à la noblesse française. C'est ainsi qu' Armand-Gaston pu faire son entrée à la chambre domiciliaire.
Deux années plus tard, un chanoine capitulaire étant parti tenir compagnie à ses ancêtres, Armand-Gaston accéda, sans grandes difficultés, à la chambre capitulaire. Il était alors âgé d'à peine 19 ans. Pour "sécuriser le périmètre", Louis XIV demanda au pape Innocent XII, le droit de désigner le successeur de l'évêque de Strasbourg. Mais, craignant des représailles de la part de l'empereur d'Allemagne, Innocent préféra s'abstenir. Qu'à cela ne tienne ! La diplomatie française fit judicieusement remarquer que son éminence, Guillaume-Egon de Furstenberg, cardinal, prince et évêque de Strasbourg, du fait de son grand âge, présentait un état de dégradation physique avancée. Il devenait, par conséquent, urgent "d'accompagner et d'épauler son éminence", en lui adjoignant un co-adjurateur. Un cardinal français se chargea d'aller défendre ce point de vue auprès du pape, qui, ne voulant pas non plus se mettre à dos le roi de France, accepta cette proposition.

Dès lors, la question fut posée. Qui donc, allait bien pouvoir co-adjurer l'évêque de Strasbourg ? La diplomatie française se chargea d'y apporter une réponse et, à grand renfort de présents et de cadeaux, elle proposa la personne d'Armand-Gaston de Rohan-Soubise. Noyés sous l'argent français, les membres du grand chapitre ne purent se résigner à refuser ce "choix judicieux et éclairé".
Un dernier problème subsistait néanmoins. L'âge légal, pour devenir co-adjurateur, était de trente ans. Or, Armand-Gaston, n'en avait alors que 27. On acheta la nièce de l'évêque pour qu'elle tente de le convaincre de prendre le jeune Armand à ses côté. Dans le même temps, on écarta le propre neveu du cardinal Guillaume-Egon de Furstenber en le perfusant avec de l'or, afin qu'il laisse ses éventuelles ambitions de côté. Pour finir, en emporta l'adhésion du cardinal en personne, en lui allouant 120 000 livres d'indemnités. Il ne restait plus qu'à faire signer une dispense d'âge par Innocent XII. Mais, au grand désarroi des français, le vieux pape avait décidé de s'éclipser en rejoignant le royaume des ombres et de l'oubli. On du donc attendre l'élection d'un nouveau pape. Ce fut Clément XII qui emporta le siège, grâce au vote "éclairé" du cardinal français, de Noailles. La signature de la dispense suivirent, évidemment, quelque temps après son investiture.

Le 28 février 1701, Armand-Gaston de Rohan-Soubise, seul candidat à la co-adjuration du cardinal de Furstenberger fut élu à ce poste, par 12 voix sur 12. Le 10 avril 1704, quand le vieux Furstenberger s'envola à son tour, c'est tout naturellement (et légalement !) que son co-adjurateur, Armand-Gaston, devint, par voie de fait, "évêque à la place de l'évêque". L'évêché de Strasbourg venait de passer dans le giron français et Louis XIV avait réussit l'un de ces plus beau coups diplomatiques.