Strasbourg, la nauséabonde

Au Moyen-Âge, l'hygiène était encore un terme à définir. Strasbourg, ville populaire dotée d'une importante activité humaine et économique, était, comme toute les autres grande villes occidentales de son époque, sujet à mille sortes d'infections.

Le quartier des boucher, bâti autour de la place du même nom, comptait parmi les endroits les plus sales et les plus répugnants de la ville. La Grande Boucherie, construite devant la place, servait d'abattoir à des cohortes d'ouvriers de la "viande". Saignées, vidées puis découpées, les carcasses étaient ensuite jetées, par bacs entiers, dans la Bruche toute proche.
Si le gigantesque bouillon carné qui en résultait, faisait le bonheur des pêcheurs (les poissons semblaient apprécier la richesse de ce milieu particulièrement nutritif), il représentait aussi un lieu propice à la multiplication des charognards de toutes sortes (rats et corbeaux).
En hiver, le froid anesthésiant les narines, le quartier devenait respirable. Mais en été, sous l'effet combiné de la chaleur et de l'humidité, l'air se chargeait d'un écoeurant fumet organique.
Il fallut l'intervention du célèbre prédicateur Geiler de Kaysersberg, pour que les autorités daignent prendre ce problème en considération. Comment pouvait-on envisager la présence d'un tel lieu, à deux pas seulement de ce joyau de la chrétienté qu'était la Cathédrale Notre-Dame ?

Autre lieu, autre ambiance (autres odeurs...), la place du vieil hôpital. A cet endroit fut construit en 1143, à l'initiative de l'évêque de Strasbourg, un hospice dédié à Saint-Léonard. Mais, à une époque où les poubelles et les pots de chambre se vidaient directement dans la rue par les fenêtres, l'hôpital devint rapidement un véritable foyer d'infections. En 1315, il fallut se résigner à évacuer les lieux. L'épidémie menaçait !
La place du vieil hôpital était alors traversée par un fossé (un vestige du fossé du rempart de l'ancien camp romain), qui servait à collecter les déchets de l'hôpital. Il s'en exhalait une puanteur qu'aucun mot connu ne suffirait à décrire. Véritable égout à ciel ouvert, l'Ulmergraben pour citer son nom, se jetait à la hauteur du pont du corbeau où il donnait toute sa "saveur" au supplice du Schandkorb.
Conscient du haut pouvoir infectieux des boues de l'Ulmergraben, les strasbourgeois n'hésitèrent pas à les utiliser comme arme biologique. Lors du siège du château de la Schwanau, près de Gerstheim, des tonneaux entièrement remplis du "jus" de l'Ulmergraben, furent catapultés dans la place forte. Ayant contaminé les réserves d'eau et asphyxié les assiégés, la place ne tarda pas à se rendre. La prison et la torture valaient bien mieux que cette insoutenable odeur !

Le quartier des tanneurs, à proximité de la Petite France, n'était pas non plus, à proprement parler, un paradis pour fausses nasales. L'activité des tanneurs était particulièrement développée à Strasbourg. Grands consommateurs de viande bovine (plus de 100 Kg par an et par habitant), les strasbourgeois faisaient venir leurs boeufs par troupeaux entiers, jusque sur la place de la grande boucherie. Après passage entre les mains des bouchers, les peaux étaient vendues aux tanneurs.
Commençait alors, un long et fastidieux travail de préparation du cuir. Recouverts de leurs poils et de bouts de chaire, les peaux étaient d'abord frottées puis rincées dans l'eau. On les laissait ensuite fermenter pendant plusieurs jours, afin de les assouplir (nous n'insisterons pas, ici, sur les odeurs généralement produites par ce genre de réactions biochimiques). Puis, on les plongeait dans un bain de tanin (lui aussi, fort odorant) et les peaux étaient finalement mises à sécher pendant plusieurs jours (le vent se chargeant, alors de répandre au loin le "délicat parfum").

Avec le temps, et les plaintes, les autorités de Strasbourg s'attaquèrent au grave problème de la salubrité publique. Un grand pas fut franchit lorsque l'on se mit à combler les différents fossés de la ville qui, sans exception, étaient tous utilisés comme égouts à ciel ouvert. Et ce n'est que bien plus tard, que l'on dota Strasbourg d'un véritable système d'égouts souterrains, moderne et performant. Les temps modernes font dire à beaucoup que la vie, jadis, était bien plus saine qu'aujourd'hui, je vous laisse seul arbitre de ces propos...